Suite à notre article sur l'une de ses activités, le CCNOA nous fait parvenir la critique de Manu Tête sur cette même exposition. Un avis éclairé avec des termes précis pour poursuivre le débat avec vous.
Alles was minimal ist
Une exposition dans laquelle
l'artiste Autrichien Kurt Ryslavy nous propose la transposition du "théâtre"
du marché aux puces au CCNOA une galerie d'art destinée à la promotion de démarches
plastiques conceptuelles et minimales.
Lors du vernissage, la mise en scène
comprend des installations d'objets divers (peintures, jouets, cintres,
camescope, etc...) posés sur des rideaux à même le sol, un acteur jouant le
brocanteur, un brocanteur du marché aux puces, une vendeuse d'escargots et
l'artiste lui-même servant du vin.
Ce dispositif scénique permet à
Kurt Ryslavy d'aborder tous les "dimensions" d'une exposition en même
temps. Les oeuvres, le contexte, le public, l'artiste, la galeriste et la vente
sont à la fois le sujet et l'objet de son intervention. Il est important de le
souligner car, la plupart du temps, une exposition dans une galerie donne à
voir des oeuvres d'art mais rarement le contexte et les acteurs qui la
constitue et encore plus rarement son but " la vente". L'aspect
commercial d'une exposition se traite "en coulisses" et la
"marchandisation" des oeuvres d'art rend les artistes plutôt mal à
l'aise. Kurt Ryslavy fait ici front sur les deux tableaux: il assume le but
commercial de son exposition et ne rougit pas à l'idée que son travail soit une
marchandise.
Cette brocante dans une galerie,
réponse ironique et distanciée au "problème de la vente" nous renvoit
aussi à la problématique "duchampienne" du rapport entre valeur et
contexte. L'artiste la revisite en y ajoutant la brocante comme deuxième
contexte interférent symboliquement sur le premier. Il confronte la galerie
d'art, lieu par excellence de la distinction sociale la plus élevée, à la
brocante, faite pour et par les classes populaires. Dans un certain sens, ces
deux espaces sont situés à chaque extrémité de la chaîne "sociale et
commerciale", et placent les objets dans une sorte de double contexte
paradoxal (le jeu des contextes est d'autant plus complexe ici que les objets
sont eux-mêmes de provenance "sociale" diverse).
Kurt Ryslavy s'amuse
de cette cohabitation tendue symboliquement et en tire parti à plusieurs
niveaux. Il se sert de la brocante pour vendre à des prix extrêmement bas pour
une galerie et de la galerie pour vendre à des prix extrêmement haut pour une
brocante. De telle sorte que la valeur d'un objet est toujours
"justifiable" et "injustifiable" (donc arbitraire?). Cela a
une incidence sur le comportement du spectateur qui hésite entre l'amateur
d'art et le badaud en quête d'une bonne affaire. Kurt Ryslavy confond les statuts
de l'artiste et du brocanteur en invitant un "vrai" brocanteur des
puces à réaliser une des installations de l'exposition. Il puise dans les
ressources des objets et des contextes pour créer des installations qui
interrogent le statut "d'une peinture dans une brocante présenté dans une
galerie d'art" ou le statut d'un vieil appareil photo Olympus posé sur un
socle blanc titré ironiquement "vieil appareil photo avec piles
neuves". L'artiste vend et signe, si le client le souhaite, un certificat
qui prouve que l'objet a bien été acheté dans une galerie. Ce certificat, lui-même
oeuvre de l'artiste, "officialise" l'aura “artistique” de l'objet. Stratagème
qui, In fine, opère le seul retour symbolique à "l'ordre social" de
l'exposition et à travers lequel l'artiste se réapproprie au dépend du public
et de la galerie le pouvoir de décider ce qui est de l'art ou ce qui ne l'est
pas.
Cette "précaution
d'authentification" n'a cependant pas empêché qu'un drame survienne, assez
logiquement d'ailleurs, compte tenu de la "confusion des valeurs" qui
régnait dans l'exposition. Lors du vernissage, un enfant demande à son père de
lui acheter pour 100€une épée en bois présentée dans la brocante. Le père
refuse en argumentant que ce jouet ne "vaut" pas ce prix-là. Un des performers,
engagé par l'artiste, lance alors une quête auprès du public pour que l'enfant
puisse quand même acheter l'épée. Chaque personne donne 5 ou 10€ et, en peu de
temps, la somme est rassemblée (au
passage, notons que pareil achat d'oeuvre d'art est assez peu courant dans une
galerie d'art). Le père refuse ensuite d'acheter le certificat
d'authentification artistique pour 30€ car, selon ses valeurs à lui, "ceci
n'est pas de l'art" et, ce faisant, il assène à l'artiste un bon
"coup d'épée" dans le ventre.
Cette anecdote atteste d'une
certaine façon la réussite de l'exposition de Kurt Ryslavy car elle révèle à
quel point la crédibilité de l'artiste et d'une galerie d'art repose sur une série
de valeurs qu'il faut éviter de transgresser. Rares, aujourd'hui, sont les
expositions qui questionnent avec autant d'acuité ces fondements du champ de
l'art . "Alles was minimal ist" nous change un peu de toutes ces
expositions "consensuelles et sans problématiques" qui caractérisent
notre époque et nous réjouit aussi de voir un artiste prendre la liberté de
tourner en dérision l'espace dont dépend sa reconnaissance sociale.
Manu Tête, artiste et auteur
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