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Affres de la poussette-tank
Observatoire Bruxellois du Clinamen
Mais souvenons nous des neiges d’antan : l’apparition des automobiles justifiât soudain qu’elle emplissent partout l’espace de leur présence incongrue. Empêcheurs de pot d’échapper en rond, les cavaliers, charrettes et autres vélocipèdes furent tout simplement exterminés. Moins faciles à juguler avec leur propension à se reproduire à chaque fois qu’ils éternuent, on obligea obligeamment la cohorte des humains à longer les murs sur des surélévations prévues à cet effet, et constituées à la hâte de matériaux divers récupérés au petit bonheur la malchance[1]. L’étroitesse du passage, qui n’était pas sans rappeler celle du jugement du décideur politique moyen, justifia qu’on y prohiba les véhicules à roues, quelque soit leur nombre par ailleurs[2].
Et tout semblait pour le mieux dans le meilleur pollué des mondes, les uns piétons s’entassant, les autres conducteurs bruyant bruyamment, au déplaisir général. Il en est en effet des humains comme des ânes: A la longue ils réclament leur licol comme un privilège dû. Mais les ânes au moins ne revendiquent pas en plus que leurs pattes avant soient entravées, pour goûter mieux l’acidité de l’insatisfaction. Au contraire des hommes, qui, lassés de se bousculer insuffisamment sur les trottoirs, inventèrent la poussette.
Le quidam crédule pense benoîtement que la poussette est un
véhicule charmant destiné à protéger notre progéniture chérie des intempéries
et autres menaces de la vie quotidienne, assauts microbiens, gaz nocifs, et
j’oublie les crachats. Que ces berceaux mobiles n’ont d’autre vice mineur que
d’exhiber son baigneur à la comparaison flatteuse des autres parents. Qu’il
s’agit en définitive d’une bien belle invention permettant de sociabiliser tôt
les enfançons, leur permettant de participer oisifs à nos joyeuses activités
culturelles quotidiennes, comme les courses dans les supermarchés.
Il n’en est hélas rien.
Il appert en effet que la poussette ne sert pas vraiment à transporter des enfants.
La plupart d’entre-elles sont vides.
La grande majorité est aujourd’hui blindée.
Osons le dire, la poussette est une arme.
Toute personne fréquentant les marchés du monde, de St Gilles à Hongkong, aura remarqué leur caractère anguste. L’étroitesse des marchés est une donnée axiomatique. Les marchés subliment les trottoirs de ce point de vue. Ils permettent à tout le monde un juste repos dominical à se bousculer comme les autres jours de la semaine. Personne, personne de sensé ne songerait à y amener un enfant, ni un véhicule qui occupe la bonne moitié du passage.
Or, l’observation - même peu attentive - d’un marché prouve que les poussettes y pullulent.
Engagés dans la foule des badauds, bousculant le chaland, vitupérant le gentilhomme, les mères vertueuses forcent le passage avec leurs mini-tanks urbains. Il importe ici peu que celui fut rempli. L’essentiel est de se frayer un couloir dans la populace avec l’air indigné de la fierté farcie de son bon droit. Bourgeoises bohèmes, prolétaires endettées et farouches enfourladées rivalisent de compétition à qui écrasera le plus d’orteils et meurtrira le plus grand nombre de fémurs. Rassurons les féministes, les pères gonflés d’orgueil ne sont pas en reste. Sublimant leur désir frustré « d’utilitaires 4 x 4 » ils paradent lourdement avec les modèles poussette « tout terrains », donnant de la voix mâle à défaut de klaxon.
D’aucun me trouveront excessif. A dire vrai, la réalité dépasse de loin cette innocente analyse. Fastidieuse, l’énumération de la sémantique des arguments de vente dans les catalogues spécialisés (« slalom pro », « safari », « Trek », « sportive »…) parlerait d’elle-même. Mais que l’enseigne publicitaire arborée dans l’avenue Volders[3] me tienne lieu de seul justificatif.
Fait à Ubruxelles le 4 absolu 134.
[1] C’est ainsi qu’il existe des trottoirs en pavés, en béton, en terre etc…
[2] Une exception notable et empreinte de magnanimité fut cependant accordée aux vieilles grabataires, qui reçurent l’insigne honneur de pouvoir continuer à traîner d’affreux cabas aussi bariolés que sales, stigmatisation bien utile pour rappeler à la foule leur déchéance physique il est vrai fort dégouttante.