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En hommage à Julien

Par onze parvis :: 18/03/2008 à 12:41 :: Vous et nous
Le 17 mars nous avons reçu ce mail d'Anne-Laure  :

Voilà se que j'ai envie de partager avec vous
à propos de la mort d'un des collègues de cafés, Julien.

Julien…

« Et l’homme qui pendant trois quart d’heure venait de songer à terminer sa vie, à l’instant même montait sur une chaise pour chercher dans sa bibliothèque le tarif des glaces de Saint-Gobain. » Stendhal.


J’allais écrire un article intitulé « où l’on apprend que Dark Vador n’est ni une fiction ni un homme ou de la nécessité d’aller au service des étrangers avec le laser de Luc… ».Comme vous le voyez l’article était plutôt alléchant (je peux même éventer le mystère en disant qu’il était érotique !).Mais bon, voilà…hier je reçois un message d’Olivia (serveuse du soleil) :

« -une bien triste nouvelle de Belgique, julien est mort, il s’est pendu hier. »

Et oui, dur hein ? Ça m’a tout coupé .L’implacable réalité de la vie…la mort. Julien c’était un serveur du soleil, un jeune homme charmant avec qui, beaucoup d’entre nous avons discutaillé autour d’une chope ou dix. Et bien Julien a dit stop à sa vie. J’avais envie de vous en parler, de ne pas laisser passer comme ça, comme une information. J’avais envie d’en parler aussi parce que je sais que l’équipe du soleil et ceux du verschu doivent être accablés. Parler du suicide on a vu sujet plus léger mais quelquefois c’est bien aussi de se frotter à des questions graves, peut- être même que si c’était pas si tabou...Y’en aurait moins ?

D’abord j’aimerais dire à ses collègues que rien n’aurait pu dire que julien se suiciderait (appelons un chat, un chat !). Non, rien ne peut dire que quelqu’un passera à l’acte ou pas. On connait tous quelqu’un qui crie au suicide depuis toujours et qui, à 98 ans, est toujours bien là…plus dur à vivre l’absence de celui qui met fin à ses jours de façon inattendue. Ça s’appelle chez les spécialistes, la mélancolie.

La mélancolie c’est une saloperie. Elle prend des formes tout à fait différentes et difficiles à définir de façon exacte et rigoureuse. Ainsi, de nombreux mélancoliques, sont de parfait bout- en- train, des clowns de service, de joyeux fêtards avec toujours un mot pour rire. D’autres portent sur leur visage le masque de la tristesse, ne parlent pas ou alors de maladie ou de mort de façon spectaculaire ou bien encore les discrets qui en cas de crise mélancolique, s’isolent, se retirent du monde pour aller souffrir en cachette. Les mélancoliques sont des as du déguisement. C’est la mélancolie qui invite au suicide (sauf dans des cas extrêmes comme être pourchassé par des yakusas parce que vous avez arnaqué le grand samouraï en chef par exemple…). Je vous raconte tout ça parce que, souvent, ceux qui restent culpabilisent et entrent dans des souffrances terribles : « c’est ma faute, je n’ai pas su voir qu’il (elle) allait mal ! », « si j’avais été plus présente ! », …etc. Autant de refrains morbides qui rebondissent dans les cranes les nuits d’insomnies.

Mais dites-vous bien que, aussi horrible que cela puisse paraitre, que le suicide est tellement rationnel dans la tête du souffrant que personne ne peut l’en détourner. C’est arbitraire et absurde. C’est une vague énorme qui entoure sa victime jusqu’à l’envahir de façon complètement irrationnelle. Elle prend possession de sa raison et d’un coup d’un seul, c’est trop de souffrance inacceptable, il faut en finir tout de suite. Les autres (amis, amies, amours) peuvent bien mettre des nez de clown, sauter en tapant des mains très fort…vous ne les voyez plus, ils n’existent plus, vous êtes seul perdu au milieu de votre tempête. C’est un raz de marais cette mélancolie.

Une mélancolique « soignée » de mon entourage était là quand j’ai appris la nouvelle à Paris dans un bistrot du coin. Les larmes ont déferlé après quelques minutes de choc et la fameuse : « putain, on est con ! On n’a même pas vu qu’il allait si mal ! »

Du haut de ses six tentatives de suicide elle m’a dit tout cela que je vous raconte aujourd’hui les amis de Julien : « rien ne peut prédire qu’on va passer à l’acte ou pas », me dit-elle. «  Rien ! Même pas toi, la victime ! Tu es assise en train de jouer avec ton gosse aux playmobiles, tu ries et puis, soudain, des pensées obsédantes remplissent ta tête. Des images de mort, des scénarios de comment tu pourrais te tuer très précis et variés. Tu te réveilles par le rire de ton gosse, tu pleures d’avoir pu avoir de telles images en présence de ton coco puis ça passe. Jusqu’au jour où…tu passes à l’acte. Ambulances, urgences et puis toujours les mêmes questions : ‘ pourquoi avez-vous tenté de vous suicider ? ‘ Et toujours la même réponse… ‘ Je ne sais pas’. »

Et bien, je n’étais pas dans la tête de Julien, mais visiblement à en croire cette spécialiste, rien n’aurait pu dire qu’il allait se tuer. La mélancolie est une souffrance psychique dont on ne parle pas beaucoup ou de façon romantique malheureusement…et pourtant elle touche de plus en plus de gens (toutes classes sociales, tranches d’âges confondues) dans toute l’Europe. Donc, les amis de Julien, pleurez-le, faites votre travail de deuil mais ne vous encombrez pas de culpabilité. Utilisez la tristesse, la colère…pas la culpabilité. Rassemblez vous, ne vous isolez pas et faites lui une belle fête à son image, c’est le moins que vous puissiez faire par respect et amour pour lui ! Les rituels de deuil se perdent et c’est bien dommage ! Je me souviens de l’enterrement d’un ami très cher (pendu lui aussi…) il y a dix ans. Tous ses amis sommes allés aux funérailles puis ensuite un des seniors de la bande qui avait le plus connu olivier, nous a « forcés » à venir au restaurant préféré de notre pote et de le fêter. On a fini chez lui complètement saouls vu qu’il avait une compagne qui vivait avec lui. Et bien, je vous le jure, je m’en souviens encore, et toujours avec bienveillance, de cette fête ! On est passé chacun notre tour par toutes les émotions, les remémorations de souvenirs. Nous étions forts d’être rassemblés ensembles pour cet ultime hommage et nous avons fait ce qui « soigne » dans ces cas- là et qui existe depuis la nuit des temps…nous avons parlé, mis des mots sur notre douleur, désarroi, colère, impuissance, nous avons raconté nos aventures en rendant Olivier...Immortel dans nos cœurs !

Voilà ce que je voulais partager avec vous, une parole…ma parole…mon histoire à raconter pour julien. Et à tous ceux qui trouveraient cet article noir et pessimiste ?...je dirai : non messieurs mesdames ! Pas pessimistes pour un brin ! Humain et plein d’espoir : quand on parle, le chemin vers la guérison est à moitié fait !

Salut Julien, dommage que tu n’aies pas vérifié le tarif des glaces à Saint-Gilles !

Al.

Ps : Quelques mélancoliques célèbres : Gérard de Nerval, Arthur Rimbaud, Charles Baudelaire, Antonin Artaud, Vincent van Gog, Marylin Monroe, Patrick Dewaere, Julien et plein d’autres. Comme quoi c’est pas une maladie qui touche des cons…c’est peut être le moment de relire « les souffrances du jeune Werther » de Goethe, non ?